Mon premier portage autour d’un barrage m’a laissé l’odeur d’algues mouillées dans le nez, juste sous la pancarte du barrage de Notre-Dame-de-la-Garenne. Depuis la région de Saint-Étienne, j’ai roulé 4 heures pour cette sortie en bord de Seine, avec l’idée bête que ce passage serait presque anodin. Je me suis trompé très vite.
Le kayak était posé avant la zone de remous, et l’eau stagnante tapait encore au fond quand j’ai saisi la coque. J’ai cru, pendant trois secondes, que ça passerait sans histoire. En fait, le terrain brillait déjà comme du savon.
J’avais sous-estimé à quel point l’eau dans le kayak alourdit tout au moment du portage
En tant que Rédacteur spécialisé en canoë-kayak pour magazine indépendant, j’ai l’habitude de relire des récits de portage, mais là c’était mon tour. J’ai 33 ans, je vis en couple, sans enfants, et on vit à deux, ma compagne et moi. Cette sortie n’avait rien d’une expédition héroïque. Je voulais juste passer ce barrage proprement, puis rentrer sans histoire.
Je navigue depuis 11 ans, et mon œil de rédacteur m’a plusieurs fois rendu trop confiant. Ce jour-là, j’avais gardé un peu de matériel dans le bateau, parce que je n’avais pas pris le temps de tout vider. J’étais sûr de moi, comme un idiot. J’ai pensé que quelques litres d’eau au fond ne changeraient pas grand-chose.
Le détail qui m’a piégé, c’est cette eau piégée qui faisait basculer la charge d’un côté dès que je soulevais la coque. Le bateau n’était pas vraiment à plat, et l’arrière traînait encore un peu dans l’eau. Du coup, j’ai dû lever plus haut que prévu, avec les bras déjà tendus.
La berge, elle, n’a rien arrangé. Le béton était humide, couvert d’algues, avec du sable fin collé dessus. Dès les premiers pas, j’ai senti ma semelle glisser, puis rattraper, puis repartir. J’ai compris que le moindre faux mouvement allait se payer.
J’ai aussi revu une erreur que je connais trop bien en théorie. J’ai soulevé le bateau en me pliant au niveau de la taille, au lieu de m’accroupir. Le geste m’a paru rapide sur le moment. Mon dos, lui, a pris tout le reste.
Ce moment où j’ai senti mon dos se bloquer, pris au piège par le poids et le terrain
Quand j’ai attrapé l’avant du kayak pour le redresser, j’ai senti un point net dans les lombaires. C’était bref, presque une petite alerte sèche. J’ai quand même continué, parce que je n’ai pas voulu m’arrêter pour trois mètres . Mauvais réflexe. Très mauvais.
En portant, j’ai senti la coque tirer d’un côté, comme si tout l’ensemble voulait pivoter sur ma hanche droite. Cette charge mal équilibrée m’a forcé à compenser avec le bassin, et la rotation s’est installée tout de suite. En 11 ans de pratique, j’ai déjà vu ce mécanisme chez d’autres, mais le vivre m’a fait un autre effet. Là, je me suis retrouvé à serrer les abdos pour tenir debout.
Je marchais vite, trop vite, parce que je ne voulais pas perdre le courant et me retrouver coincé plus loin. Le problème, c’est que la hâte a brouillé mes appuis. Mon pied gauche a chassé sur une plaque d’algues, puis le talon a repris sur un caillou. Mon bassin a pivoté d’un coup. J’ai eu l’impression qu’un petit verrou se fermait dans le bas du dos.
Le vrai basculement est arrivé quand j’ai reposé le bateau après le contournement du barrage. Je me suis penché pour le remettre droit, puis j’ai senti que mon bas du dos ne revenait pas. Pas une gêne vague. Une douleur nette, là, au redressement. J’ai été frappé par le contraste entre le calme de l’eau et ce coup de barre dans le dos.
Assis deux minutes plus tard, j’ai senti la raideur descendre à froid, juste au moment où j’ai remis la jupe pour repartir. C’est là que j’ai compris que le problème ne passerait pas tout seul. La petite alerte dans les lombaires qui est arrivée au moment où j’ai dû me redresser, alors que je pensais que tout allait bien, c’était le signal que je n’ai pas su écouter à temps.
Je me suis senti bête, franchement. J’avais voulu économiser quelques secondes, et je me retrouvais avec le bas du dos durci pour le reste de la sortie. J’ai encore pagayé 18 minutes, mais chaque appui me rappelait la même chose. La sortie avait changé de couleur.
La sortie de crise et le déclic qui m’a fait changer ma façon de faire
Je n’ai pas joué au malin après ça. J’ai stoppé le portage suivant de la journée, et j’ai regardé la berge autrement. Mon travail de Rédacteur spécialisé en canoë-kayak pour magazine indépendant m’a appris à observer les détails, mais ce jour-là j’ai surtout regardé mon propre geste avec un certain agacement. Je savais que je venais de me faire piéger par une rotation mal contrôlée avec charge.
À partir de là, j’ai changé une chose simple. Je vide le bateau avant de le porter, même si ça me prend 3 minutes . Je plie les jambes, je garde la coque près du corps, et je coupe le portage en deux petites traversées quand le terrain est sale. J’ai aussi cherché un accès plus propre avant le barrage, même si ça rallonge le détour de 37 mètres.
Le contraste a été net dès la sortie suivante. Sans l’eau au fond, le kayak n’a plus tiré pareil, et je n’ai plus eu cette sensation de porter avec le dos. Les premiers mètres sont restés durs, mais pas tordus. J’avais enfin l’impression de pousser le bateau, pas de lutter contre lui.
Ce que je sais maintenant et que j’ignorais totalement ce jour-là
Je regarde maintenant un portage autour d’un barrage comme une addition de petits pièges. Le poids de l’eau change tout, même quand il n’y a pas grand-chose au fond. Sur mon kayak, deux poignées d’eau suffisaient à déplacer le centre de gravité. Au moment du levage, ça transformait un geste banal en charge bancale.
La Fédération Française de Canoë-Kayak (FFCK) m’a servi de repère sur la sécurité, et j’y reviens encore pour mes articles. Le passage autour d’un barrage, pour moi, n’est jamais juste une distance sur une carte. C’est un sol, un angle, une prise d’appui, un rythme. Quand le béton mouillé, les algues et le sable fin se mélangent, je sais que le moindre départ trop vif me met en défaut.
J’ai aussi compris que le vrai problème ne venait pas seulement du poids pur. Soulever en me pliant à la taille m’a fermé le bassin, puis la traction a fait le reste. Si j’avais pris une pause de 10 secondes à la première pointe dans les lombaires, je me serais peut-être arrêté avant la torsion complète. Là, j’ai laissé l’erreur s’installer.
Depuis mes années de pratique avec la FFCK, je fais très attention à la première alerte du corps, surtout quand l’effort se mélange au terrain glissant. Je ne traite pas la douleur comme un détail de navigation, et sur ce terrain-là je ne joue pas au spécialiste. Si une douleur reste vive après la sortie, je laisse ça à un kiné ou à un médecin. Je n’ai rien à dire sur ce point.
Les solutions que j’ai gardées sont très terre à terre. J’utilise une sangle de rappel quand le bateau est chargé, je cherche un meilleur point d’appui avant de lever, et je préfère un aller un peu plus long à une berge qui me force à compenser. J’ai aussi remarqué qu’un second portage dans la même demi-journée me fatigue bien plus vite. Ce n’est pas spectaculaire, mais ça change tout.
Je n’ai pas testé de matériel haut de gamme pour contourner le problème. Un kayak plus léger m’aurait sans doute aidé, et une vraie poignée de portage aussi. Mais je me connais, je garde l’itinéraire le plus simple avant de penser au reste. C’est plus sage que de compter sur mes lombaires pour encaisser.
Mon bilan après cette expérience douloureuse, mais formatrice
Au final, ce que je retiens, c’est le trio qui m’a piégé : poids de l’eau, terrain glissant, posture mal tenue. Pris séparément, chacun reste gérable. Ensemble, ils m’ont donné une lombalgie d’effort que je n’avais pas vue venir. Je suis rentré avec le dos raide, et ma compagne a vu tout de suite que je marchais de travers en posant les sacs.
Je referais le même type de portage, mais pas de la même manière. Je garderais le bateau vide, je ralentirais dès le débarquement, et je chercherais le meilleur accès avant de penser au reste du passage. Je ne referai plus l’erreur de forcer sur un sol qui chasse sous la semelle. Une fois m’a suffi.
Mon conseil sincère, c’est de n’aborder ce genre de portage que quand le corps est prêt à freiner net au premier point dans le bas du dos. Pour quelqu’un qui accepte de perdre une minute et de marcher plus proprement, le passage reste jouable. Pour moi, ce matin-là à Notre-Dame-de-la-Garenne, le vrai apprentissage a été simple : un portage mal préparé finit toujours par se voir dans les lombaires.


